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Pierre-Yves Gomez auteur de Le travail invisible.
Pierre-Yves Gomez auteur de Le travail invisible.

Rencontre avec Pierre-Yves Gomez : « le travail humanise »

Un économiste qui s’intéresse au sens du travail ne pouvait qu’attirer l’attention d’une entreprise qui cherche à conseiller avec sens les dirigeants d’entreprise. Nous sommes donc allés à la rencontrer de Pierre-Yves Gomez, économiste et professeur à l’EM LYON.

Pierre-Yves Gomez auteur de Le travail invisible.

Pierre-Yves Gomez auteur de Le travail invisible et L’intelligence du travail.

IL a publié plusieurs ouvrages dont deux livres remarqués sur le travail : Le travail invisible (François Bourin Editeur, 2013) et L’intelligence du travail (Desclée de Brouwer, 2016 ), il publie également des chroniques dans Le Monde et sur son blog.

Quentin Guézénec : Mal-être, dépression, burn-out : le travail rend-il malheureux ?

Pierre-Yves Gomez : Le travail est une activité qui humanise au sens où elle donne pleinement à l’homme sa nature d’être humain. Il est plus qu’un animal puisqu’il montre par son travail qu’il sait définir un projet, le rendre utile pour les autres et le réaliser. En revanche, les conditions de travail peuvent le rendre malheureux ou tout au moins le faire souffrir. Cela tient bien sûr au conditions physiques ou psychiques qui dépassent ses capacités de résistance. Cela tient aussi des conditions quand elles le mettent en situation de devoir travailler pour survivre, sans possibilité de faire autrement. Mais surtout, comme toutes les études le montrent, la souffrance la plus grande tient au manque de sens. Travailler sans savoir pourquoi, sans bénéficier d’une reconnaissance, sans pouvoir définir l’utilité de ce que l’on fait, c’est une activité d’esclave. Pire encore donc qu’une activité animale, car l’aspiration au sens demeure toujours chez l’homme.

Est-ce au manager de donner du sens ?

Oui, c’est une partie de sa fonction que de donner le sens général du travail, et le sens particulier de chaque travail de manière que chaque travailleur se sente reconnu pour ce qu’il fait. C’est une belle fonction que celle de manager lorsqu’il peut faire cela. Mais c’est une fonction terrible lorsqu’il est incapable de donner lui-même du sens à son propre travail.

La mission de l’entreprise, du dirigeant est-elle de prendre soin des collaborateurs et de leurs familles ?

Tout dépend de ce qu’on appelle prendre soin. Le dirigeant a en général assez peu de liens avec chaque collaborateur mais même si on accepte cette fiction, valable essentiellement pour les petites entreprises, il est évident que le dirigeant n’a pas se substituer à tous ceux qui peuvent prendre soin des personnes et devenir ainsi une sorte de père, de nounous ou d’ange gardien. En revanche, prendre soin des autres est une exigence au fondement de toute société civilisée. En d’autres termes, l’entreprise qui se prétend civilisée doit être un lieu où on prend aussi soin de chacun, clients, fournisseurs ou collaborateurs, que l’on ne traite pas comme des ressources à exploiter, mais comme des êtres humains. À partir de là, chacun peut, en conscience, définir ce qu’il entend par « prendre soin » dans le cadre de ses responsabilités, de ses capacités et de ses valeurs.

Quel regard portez-vous sur la génération auto-entrepreneur, ces trentenaires qui ne rêvent plus d’être en CDI 30 ans dans la même entreprise ?

Cela traduit à la fois de l’énergie et de la peur. De l’énergie parce qu’il faut du courage pour devenir auto entrepreneur. On sait qu’un tiers ne peuvent pas en vivre et que la moyenne du chiffres d’affaire de l’auto-entrepreneuriat est de 6000 € par an. Ce n’est pas l’Amérique ! Donc il faut du courage, de la confiance en soi et aussi la résistance à l’incertitude. Et le goût de liberté ! Mais je crois que cela traduit aussi une certaine peur. Toute une génération a été échaudée par le traitement des salariés comme variable d’ajustement. L’injustice et l’incompréhension explique la crainte de s’engager pour un temps long au service d’un projet de longue haleine dans une communauté qui se développe dans le temps. On n’y croit plus. On a une représentation de plus en plus court-termiste et individualiste des relations sociales. D’où la montée en puissance de l’auto- entrepreneuriat avec ce que cela signifie de liberté et de courage. Reste à savoir si une société peut fonctionner sans des engagements de longue durée avec les risques et les promesses qui s’en suivent. Ce sont peut-être ces engagements-là qui seront les vraies aventures dans les années qui viennent.

Votre travail porte essentiellement sur les salariés. Les entrepreneurs souffrent-ils aussi de l’invisibilité du travail ?

C’est une très bonne question. Sans doute le travail des dirigeants est-il invisible parce que nous sommes dans une société où contrairement ce que l’on se raconte, on est assez peu ouvert : il y a très peu d’échanges entre les communautés, les groupes sociaux, les gens de « même bord ». C’est vrai donc que le travail entrepreneur est assez méconnu. Encore que cela est moins vrai pour les patrons de petites entreprises, à taille humaine comme on dit, car leur travail est visible comme serait visible leur absence de travail…

En savoir plus sur Pierre Yves Gomez:

L’intelligence du travail, entretien

Rendre le travail visible : la solution pour sortir de la crise.

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