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Rencontre avec Jérôme Dedeyan : pourquoi associer ses collaborateurs?

Quentin Guézénec : Jérôme Dedeyan, vous êtes associé fondateur d’Eres, une société qui conseille les entreprises souhaitant partager le profit avec leurs salariés et même associer ceux-ci au capital. Pouvez-vous nous présenter la philosophie de ces deux dispositifs ?

Jérôme Dedeyan ERES Prominis

Jérôme Dedeyan : Les entreprises qui souhaitent associer leurs collaborateurs à leur performance peuvent le faire en partageant un flux financier direct, intéressement et participation aux bénéfices, ou en allant un stade au-delà en leur proposant de devenir actionnaires, ce qui crée, si l’entreprise se développe, partage de plus-value et de dividendes. Dans les deux cas, il s’agit de partage et le flux d’informations sur la marche des affaires est aussi important que le flux financier. Quand on parle d’actionnariat salarié, l’impact peut être plus important encore en faisant accéder les collaborateurs au statut de co-entrepreneurs.

Qu’est-ce qui pousse des dirigeants à associer leurs collaborateurs ?

Sans hésiter la conviction – vérifiée empiriquement – que si le dirigeant ne veut pas être la limite de sa propre entreprise, il faut qu’il libère les initiatives et l’énergie collective de ses collaborateurs, et les associer à la performance [de l’entreprise], au-delà de [la perception de leur seul] salaire, est un puissant levier de croissance et de création de valeur. J’en parle souvent aux dirigeants et aux actionnaires en leur posant une question simple : « Préférez-vous être propriétaires de 90% du profit et du capital d’une entreprise qui vaut 200 et se développe ou de 100% d’une entreprise qui va plafonner à 80 et risque de ne pas prendre les bons virages à temps faute d’avoir attiré, fidélisé et mobilisé les talents ? »

Que constatez-vous chez vos interlocuteurs ? Proposer à ses salariés de devenir actionnaires, n’est-ce pas une manière pour le dirigeant d’entreprise de se donner bonne conscience plutôt que la manifestation d’un réel désir des collaborateurs ?

Rares sont les dirigeants qui y pensent « pour se donner bonne conscience ». C’est généralement le fruit d’une réflexion aboutie dans laquelle l’envie de partager les fruits du travail collectif et d’en assumer les conséquences en termes de partage d’informations est pleinement assumée.

Il est fondamental que les dirigeants comprennent que l’association à la performance (intéressement, participation aux bénéfices, plans d’épargne avec abondement) peut être très efficace sans nécessairement ouvrir le capital. Et l’ouverture du capital n’est pas toujours possible, par exemple dans des contextes d’actionnariat familial, de gouvernance tendue, ou dans des entreprises en difficulté.

L’actionnariat salarié est-il un remède efficace à la distance affective grandissante entre des salariés et leur entreprise ?

A l’échelle des entreprises cotées, oui. La France est sans conteste la championne d’Europe de l’actionnariat salarié coté. Elle compte deux fois plus d’entreprises qui le proposent, deux fois plus de salariés actionnaires et une part du capital détenue par ces derniers deux fois plus élevée que la moyenne de l’Union Européenne. L’actionnariat salarié est quasiment le seul lien direct qui reste entre les Français et leurs entreprises cotées, compte tenu de la décroissance du nombre d’actionnaires individuels « classiques ». Il redonne du sens, un affectio societatis qui s’est dilué dans la diversification et l’internationalisation au fil des opérations de croissance externe… surtout dans les entreprises qui proposent régulièrement des opérations d’association au capital. En non coté, c’est moins vrai puisque le lien est plus direct. L’affectio societatis est très développé et ce, grâce à l’actionnariat salarié : selon une étude quantitative menée en 2016 par Eres et BDO avec Opinion Way, si seulement 4% des entreprises non cotées associent de façon significative leurs collaborateurs à leur capital, elles sont plus de 80% à constater des effets positifs en termes d’implication, de motivation et de performance.

Chez Prominis, nous aimons penser l’entreprise avant tout comme une communauté de personnes. Pensez-vous que les dispositifs dont nous venons de parler permettent d’unifier cette communauté autour de la finalité de l’entreprise ? Avec quels facteurs clés de succès ?

Oui mais « oui si ». Oui, si le flux financier s’accompagne d’un vrai flux d’informations partagées. Oui, si le système reste simple. Oui, si la liquidité est assurée. Oui, si l’on met le pied à l’étrier des collaborateurs en leur permettant de capitaliser sur l’intéressement et la participation ainsi que sur du « carburant » d’aide : décote, abondement, actions gratuites. En clair, si le projet d’actionnariat salarié s’inscrit dans une démarche cohérente avec la stratégie et les ressources humaines, si dirigeants et actionnaires sont prêts au partage de l’information et à établir le budget nécessaire. Tout n’est pas toujours rose : nous refusons parfois – même si c’est rare – des cas de tentatives de vente d’entreprise à des prix irréalistes à des salariés peu payés, avec verrouillage de la communication et des perspectives de gouvernance inadaptée.

Quel type d’entreprises est appelé à entamer cette démarche ? Est-ce réservé aux grandes entreprises ?

Toutes les entreprises peuvent le faire. A condition de bien partir de son cahier des charges business et RH pour valider envie, objectifs et enjeux AVANT de plonger dans la boîte à outils techniques. Il faut aussi adapter les solutions aux enjeux : rien ne sert de lancer une mécanique complexe pour quelques dizaines de milliers d’euros de capital à partager. Dans ce cas, un bon accord d’intéressement sera plus efficace et moins coûteux. Mais de nombreuses solutions existent pour les PME : actions gratuites, BSPCE, stock options avec passerelle vers le plan d’épargne d’entreprise ou actions en direct dans ce dernier sans le coût et la complexité d’un fonds commun de placement d’entreprise dédié. Le partage du profit et l’actionnariat salarié, c’est pour tous, nous pouvons le faire grandir !

 

Un grand merci à Jérôme Dedeyan pour cette interview.

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